Article published In: Historiographia Linguistica
Vol. 32:1/2 (2005) ► pp.61–85
Mythe aryen et référent linguistique indo-européen dans la Russie du XIXe siècle
Marlène Laruelle | Centre d’études du monde russe de l’École des Hautes Étudesen Sciences Sociales (EHESS), Paris
Article language: French
Published online: 8 June 2005
https://doi.org/10.1075/hl.32.2.04lar
https://doi.org/10.1075/hl.32.2.04lar
Summary
Like the other European countries, Russia of the 19th century experienced much of the same scholarly discourse concerning the Aryan idea. The Russian Aryan myth distinguishes itself from the German and French versions by the absence of racialism and its Orthodox anchoring, this way offering the possibility of a certain ‘decentralization’ in the face of the Western experience of Aryanism. This difference often permits Slavophile intellectual circles at the periphery of the classic university life to develop a genealogical discourse concerning nationhood and the legitimization of the imperial expansion of Russia in Asia and the Far East. As a result, the Aryan reference blossomed in the historical and archaeological arguments for the justification of the supposed national continuity and statehood between the ancient Scythian world and contemporary Russia. The proximity between the Slavic and the Indo-Iranian languages, of the Oriental branch of the Indo-European family, would naturally constitute, for the Slavophiles, a scientific argument in favour of the Aryan assertion of Russia : the competition between the Germanic peoples and the Slaves for the most ancient antiquity is then transposed into the notion of language.
Sommaire
Comme les autres pays européens, la Russie du XIXe siècle a connu des discours identitaires et scientifiques fondés sur l’idée aryenne. Le mythe aryen russe se distingue des versions allemande et française par son absence de propos racialistes et son ancrage dans l’orthodoxie, offrant ainsi la possibilité d’un certain ‘décentrement’ face à l’expérience occidentale de l’aryanisme. Celui-ci permet à des milieux intellectuels slavophiles souvent en marge du monde universitaire classique de développer un discours généalogique sur la nation et de légitimer l’expansion impériale de la Russie en Asie centrale et en Extrême- Orient. La référence aryenne s’épanouit ainsi dans des argumentations historiques et archéologiques justifiant la prétendue continuité nationale et étatique entre le monde scythe et la Russie contemporaine. La proximité des langues slaves avec les langues indo-persanes, de la branche orientale du groupe indoeuropéen, va tout naturellement constituer, pour les slavophiles, un argument scientifique de poids en faveur de l’affirmation aryenne de la Russie : la compétition entre Germains et Slaves pour l’antiquité la plus ancienne est alors transposée dans la langue.
Zusammenfassung
Wie andere europäische Länder gab es auch im Rußland des 19. Jhd. eine wissenschaftliche Debatte über seinen arischen Ursprung. Aber der arische Mythos Rußlands unterschied sich von seiner französischen und deutschen Version durch das Fehlen rassistischer Aussagen sowie durch seine Verankerung in der Orthodoxie und bot dadurch eine Möglichkeit zu einer Art ‘Dezentralisierung’ gegenüber dem westlichen Arianismus. Gerade dies erlaubt es aber manchen slawophilen intellektuellen Gruppierungen vom Rande der traditionellen Universität, eine eigene Vorstellung über die Entstehung der russischen Nation zu entwickeln und ihre imperiale Expansion nach Zentralasien und in den Fernen Orient zu rechtfertigen. Im Rahmen historischer und archäologischer Argumente entfaltete sich so der Hinweis auf die Arier, um eine vorgebliche nationale und staatliche Kontinuität zwischen der Welt der Skythen und dem zeitgenössischen Rußland zu demonstrieren. Die Nähe der slawischen zu den indopersischen Sprachen des östlichen Zweiges des Indoeuropäischen bot daher den Slawophilen ein ganz natürliches, gewichtiges Argument zugunsten der arischen Abstammung Rußlands. Der Streit der germanischen und der slavischen Völker über die ältere Herkunft übertrug sich damit auf die Sprache.
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