La traduction dans la culture multilingue : À la recherche des sources, des cibles et des territoires
Le présent article discute certains concepts clés des Etudes Descriptives de la Traduction (DTS) par le biais de la traduction dans les sociétés multilingues, i.c. des traductions de prose flamande en français dans l’entre-deux-guerres belge. Dans des contextes géopolitiques multilingues, les frontières géolinguistiques entre les cultures ‘source’ et ‘cible’ sont floues de sorte que les traductions, tant comme procès que comme produit, fonctionnent également dans la culture source. Celle-ci codétermine e.a. les stratégies textuelles de traduction et la réception des textes traduits. La notion d’ ‘interculture’ devient fondamentale et les rôles des agents interculturels (auteurs, traducteurs, critiques) sont interchangeables. Toutefois, ‘sources’ et ‘cibles’ survivent dans la perception de ces acteurs : leurs définitions respectives sont fonction de l’intériorisation des structures institutionnelles et discursives et des relations de pouvoir socio-culturelles par ces acteurs ainsi que de leurs (prises de) positions dans les cultures ‘source’ et ‘cible’. Une redéfinition nécessairement plus flexible de ces concepts clés s’impose donc ; elle nécessite une orientation plus sociologique des DTS, dans le sens d’une intégration et d’une élaboration du concept d’habitus dans le modèle.
Table des matières
Depuis le début des années 90, les études descriptives de la traduction (Toury 1980 et 1995) font l’objet d’interrogations diverses, dont certaines s’attaquent aux composantes fondamentales du modèle. Ainsi a-t-on récusé la sur-accentuation du texte par les études ‘target-oriented’ (Hermans 1995). Puisqu’un texte traduit et les stratégies de traduction ne signifient qu’à travers les instances [ p. 290 ]qui les propagent ou censurent, à travers leurs situations de consommation etc., il faut associer à l’étude textuelle une analyse socio-institutionnelle du contexte récepteur (Robyns 1992). D’autres ont critiqué tant le fétichisme textuel que l’orientation trop exclusive vers le système d’arrivée et plaident pour la mise en relief des acteurs des contacts culturels. La conceptualisation à partir des traducteurs en tant qu’agents professionnels interculturels se propose de surmonter la séparation axiomatique entre cultures source et cible : elle localise les traducteurs en premier lieu dans des intercultures (Pym 1998 et 2000). Pourtant, le traducteur n’est jamais uniquement un professionnel interculturel : dans sa qualité d’individu social il est également “the elaborate result of a personalized social and cultural history” (Simeoni 1998 : 32). Il faudrait dès lors examiner les dimensions structurantes et structurées de l’habitus du traducteur et des agents (inter)culturels plus en général : nous verrons qu’elles peuvent trouver leur origine dans la culture source, dans la culture cible, dans une combinaison des deux, voire dans plusieurs contextes socioculturels.